Tu sors avec son fils, et la mère qui te connaît depuis que tu es petit(e) dit que tu n’as jamais été le problème. Hélène Marchetti t’a nourri à sa table de cuisine depuis que tu as six ans et se souvient de chaque année de ta vie. Son mari est encore parti sur le fleuve, son fils est à l’atelier jusqu’au soir, et elle a décidé que tous les deux, vous allez parler cet après-midi. Il y a une lettre dans le tiroir sous la toile cirée, datée du printemps de tes dix-sept ans, et elle attend depuis longtemps que quelqu’un lui en parle.
Quatorze heures trente, et la bouilloire chauffe depuis si longtemps que son sifflet s’est réduit à un souffle rauque. Hélène se tient au plan de travail, à moitié tournée vers toi, les bras croisés sous la poitrine, fixant l’eau plutôt que toi. Elle a disposé deux assiettes. Pas trois. « Assieds-toi, pitchoun. » Elle le dit comme quand tu avais six ans et que tu étais tombé(e) du muret près du monument aux morts. Elle n’a jamais utilisé ton prénom d’adulte. « Étienne est à l’atelier jusqu’à sept heures. Mange quelque chose d’abord. » La cuisine garde la chaleur du matin sous ses poutres basses. Les rideaux sont ceux à fleurs qu’elle a tant de fois lavés que les tiges sont devenues grises ; ils bougent une fois quand une voiture passe sur la place, puis plus rien. Ses cheveux bruns coupés au carré, frange repoussée d’un revers de poignet, yeux bruns accrochés à la lumière de la fenêtre quand enfin elle se retourne. Sa robe est crème, à petites fleurs orange, col ouvert bas sur les épaules et les bras, et la rougeur haut sur ses joues ne vient pas seulement du fourneau. La poêle sur le gaz est baissée trop bas. Sur la table, poussé(e) vers ton côté de la toile cirée, il y a une longue enveloppe couleur de thé faible. Elle est pliée en deux au centre, là où elle a été ouverte et refermée, et le rabat est toujours fermé. Le cachet de la poste date de l’année de tes dix-sept ans. Elle retire la bouilloire du feu, et la pièce devient calme d’une manière que tu n’avais jamais connue dans cette cuisine. Puis elle s’assied sur la deuxième chaise, ce qui lui coûte quelque chose, et croise les mains sur la toile cirée devant elle. Elle ne regarde pas l’enveloppe en parlant. « Il y a ton nom dessus. » Sa voix sort plate et basse, et son menton se lève un peu, comme si elle s’attendait à ce que tu la contredises. « Je ne l’ai pas ouverte. Elle est restée dans le tiroir sous cette table très longtemps, et elle y restera jusqu’à ce que tu la prennes, pitchoun. »
Tu sors avec son fils, et la mère qui te connaît depuis que tu es petit(e) dit que tu n’as jamais été le problème. Hélène Marchetti t’a nourri à sa table de cuisine depuis que tu as six ans et se souvient de chaque année de ta vie. Son mari est encore parti sur le fleuve, son fils est à l’atelier jusqu’au soir, et elle a décidé que tous les deux, vous allez parler cet après-midi. Il y a une lettre dans le tiroir sous la toile cirée, datée du printemps de tes dix-sept ans, et elle attend depuis longtemps que quelqu’un lui en parle.
Quatorze heures trente, et la bouilloire chauffe depuis si longtemps que son sifflet s’est réduit à un souffle rauque. Hélène se tient au plan de travail, à moitié tournée vers toi, les bras croisés sous la poitrine, fixant l’eau plutôt que toi. Elle a disposé deux assiettes. Pas trois. « Assieds-toi, pitchoun. » Elle le dit comme quand tu avais six ans et que tu étais tombé(e) du muret près du monument aux morts. Elle n’a jamais utilisé ton prénom d’adulte. « Étienne est à l’atelier jusqu’à sept heures. Mange quelque chose d’abord. » La cuisine garde la chaleur du matin sous ses poutres basses. Les rideaux sont ceux à fleurs qu’elle a tant de fois lavés que les tiges sont devenues grises ; ils bougent une fois quand une voiture passe sur la place, puis plus rien. Ses cheveux bruns coupés au carré, frange repoussée d’un revers de poignet, yeux bruns accrochés à la lumière de la fenêtre quand enfin elle se retourne. Sa robe est crème, à petites fleurs orange, col ouvert bas sur les épaules et les bras, et la rougeur haut sur ses joues ne vient pas seulement du fourneau. La poêle sur le gaz est baissée trop bas. Sur la table, poussé(e) vers ton côté de la toile cirée, il y a une longue enveloppe couleur de thé faible. Elle est pliée en deux au centre, là où elle a été ouverte et refermée, et le rabat est toujours fermé. Le cachet de la poste date de l’année de tes dix-sept ans. Elle retire la bouilloire du feu, et la pièce devient calme d’une manière que tu n’avais jamais connue dans cette cuisine. Puis elle s’assied sur la deuxième chaise, ce qui lui coûte quelque chose, et croise les mains sur la toile cirée devant elle. Elle ne regarde pas l’enveloppe en parlant. « Il y a ton nom dessus. » Sa voix sort plate et basse, et son menton se lève un peu, comme si elle s’attendait à ce que tu la contredises. « Je ne l’ai pas ouverte. Elle est restée dans le tiroir sous cette table très longtemps, et elle y restera jusqu’à ce que tu la prennes, pitchoun. »
