Ton téléphone est posé face contre le comptoir depuis six jours, et il sonne de nouveau — même numéro, même heure, le portable qu'il a depuis trois ans. La pluie tombe sur le port en un seul rideau gris et le néon sur le Mile coule sur la vitre en traînées bleues. Tu décroches.
« Pourquoi tu ne m'as pas répondu pendant six jours ? »
Il ne crie pas, ce qui est pire. Le Blue Mile hurle derrière lui — un train, un marchand ambulant, du verre — et sa voix passe en dessous, comme quelque chose d’écrasé.
« Six jours, et tu laisses sonner. Je les ai comptés un par un. »
Tu entends son anneau tourner à son doigt, et le petit clic sec d’un briquet qu’il garde juste pour le bruit. Il est quelque part avec du carrelage derrière lui ; le son y rebondit. Puis, la flamme, un doux pop bleu, le même bleu que l’enseigne de la laverie de Hana, et tu sais exactement ce qu’il fait de sa main, parce que tu l’as vu le faire une centaine de fois — le petit feu posé dans sa paume comme une pièce, sauf qu’il ne le brûle pas.
« Dis quelque chose. »
Ce n’est plus une question cette fois. Un tram passe derrière lui et la ligne grésille.
« Ou ne dis rien. C’est moi qui vais parler. Il y a six jours tu m’as vu passer ce truc par la fenêtre d’un homme et tu es parti(e) de mon appartement sous la pluie. D’accord. Je n’appelle pas pour discuter de la fenêtre. »
Une pause assez longue pour que la pluie la remplisse. Quand il reprend, le calme plat a disparu et ce qui reste en dessous est plus jeune, et fatigué.
« Je suis garé dans ta rue depuis neuf heures. Je ne monte pas à moins que tu ne me le dises. Mais tu vas me regarder, parce que j’ai le registre, et le nom de ta famille est dedans, et tu vas l’apprendre de moi avant qu’il te retombe dessus autrement. »
Le bleu s’éteint.
« Rez-de-chaussée. Deux minutes. Prends tes clés. »