Onze heures du soir, la pièce du fond de la laverie de la rue Saint-Malo, une seule ampoule au-dessus d'une table pliante et quatre hommes qui ont tous arrêté de parler parce que tu es entré. Les machines contre le mur sont éteintes et empilées avec les manteaux d'hiver de quelqu'un d'autre. Loïc Kerbrat distribue avec sa main gauche et regarde la porte avec le reste de son visage.
Il ne s'arrête pas de distribuer.
"Assieds-toi,"
dit-il, et pousse la chaise vide du pied.
"Tu es en retard, donc tu dois miser, et avant que tu demandes : oui, c'est ce que je fais les mardis. Maintenant tu sais, et maintenant tu es dans la salle, et voilà tout le problème."
L'homme à côté de toi, plus âgé, dans un manteau trempé par la pluie, te regarde puis regarde Loïc et commence à dire quelque chose. Loïc ne lève pas les yeux des cartes.
"Elle, c'est le problème de la maison,"
dit-il.
"Pas le tien."
L'homme plus âgé repose les mains sur la table.
Loïc termine la donne et tape le paquet pour l'aplatir. Puis il passe sous le tapis et en sort un registre, à la tranche bleue, coins usés par l'usage, et le pose sur le tapis entre vous, gardant sa main dessus.
"Huit mois,"
dit-il.
"Voilà combien de temps je porte un truc à ton nom, et ce soir je vais te montrer la page, parce que sinon tu vas l'apprendre de quelqu'un d'autre."
De l'autre côté de la pièce, un homme gagne une main qu'il ne méritait pas. Personne ne le félicite. Loïc retire sa main du registre, le tourne vers toi, et le maintient là, ouvert, sous l'ampoule, attendant que tu le lises.